Axe 1 - Jalon 1 : Un débat historique et ses implications politiques : les causes de la Première Guerre mondiale
Thème 3 : Histoire et mémoires
Le traité de Versailles vu d'Allemagne (caricature parue dans le journal satirique allemand Simplicissimus en juillet 1919)
 

Art. 231 du traité de Versailles (1919)

"Les Gouvernements alliés et associés déclarent et l'Allemagne reconnait que l'Allemagne et ses alliés sont responsables, pour les avoir causés, de toutes les pertes et de tous les dommages subis par les gouvernements alliés et associés et leurs nationaux en conséquence de la guerre, qui leur a été imposé par l'agression de l'Allemagne et de ses alliés".

Les effets du traité de Versailles dans la vie politique allemande de l'entre-deux-guerres
Source : Affiche du parti nazi contre le traité de Versailles (1931)
Traduction : "Contre Versailles. Fête de l'été du NSDAP à Collmberg, 23 juin 1931".
 

Pierre Renouvin (1895-1974) et l'histoire immédiate de la guerre


L'Autriche-Hongrie avait conscience d'avoir perdu le prestige qu'elle possédait dans les Balkans (...). Dans l'état de décomposition où était parvenue la Double monarchie, les aspirations nationales des Slaves du Sud étaient une menace pour l'existence de l'Empire (...). Ses dirigeants voyaient devant eux la révolution ou la guerre, et croyaient n'avoir pas d'autre alternative. Ils ont choisi la guerre. L'Allemagne traversait une crise de sa puissance mondiale. Par leur action concertée, l'Allemagne et l'Autriche avaient achevé, à la date du 27 juillet, de créer toutes les conditions d'une guerre européenne. En juillet 1914, la provocation militaire a été déterminée par une provocation diplomatique. Or, l'Allemagne et l'Autriche, seules, ont
voulu cette provocation.

Pierre Renouvin, Les origines immédiates de la guerre, Costes, 1927
"Qu'il ose seulement venir ici, le salaud !" Dessin de presse dans le journal satirique allemand Simplicissimus à l'occasion de la visite en France du chancelier allemand K. Adenauer (juillet 1962)
 
Les arguments en faveur de l'innocence allemande

Dans le contexte des négociations du traité de Versailles, une commission d'historiens indépendants allemands adresse aux Alliés un rapport sur la question de la responsabilité allemande dans le déclenchement de la guerre.

"Les soussignés sont d'avis que la question de la responsabilité de la guerre ne peut pas être décidée d'un seul côté, qui est à la fois juge et partie, mais que seule une Commission d'enquête, reconnue des deux côtés comme impartiale, qui aurait toutes les archives à sa disposition, et (...) pourrait se permettre d'essayer de porter un jugement sur la part respective de responsabilité qui incombe à chaque Gouvernement dans le fait que la catastrophe redoutée de tous les peuples s'est déchaînée sur l'humanité. (...) Bien que le risque de cette guerre ait été envisagé par elle, la guerre mondiale n'a pas été voulue par l'Allemagne. Pendant plus de quarante ans le Gouvernement allemand, selon les propres termes du rapport de la Commission, a été le "champion de la paix". (...) Il en a été autrement en Russie. Les projets des milieux dirigeants panslavistes ne pouvaient être réalisés que dans une guerre."

Rapport rédigé par une "Commission d'Allemands indépendants" composée de quatre historiens, adressé par Brockdorff-Rantzau (ministre des Affaires étrangères) à G. Clemenceau, 28 mai 1919.
Le traité de Versailles vu de France (Une su supplément dominical du Petit Journal, 13 juillet 1919)
 

La vision de Jules Isaac (1933)


Jules Isaac (1977-1963) est un historien français, ancien combattant. Inspecteur général de l'Instruction publique, auteur

de manuels scolaires, il publie en 1933 un ouvrage consacré aux origines de la Première Guerre mondiale, dans lequel il entend corriger les erreurs historiques de ses prédécesseurs.


La situation diplomatique en 1914 - avant Sarajevo - nous semble autoriser les conclusions suivantes : on peut admettre qu'aucun gouvernement ne voulait de propos délibéré la guerre européenne. Mais l'obsession de la guerre les hantait tous, rôdait en eux et autour d'eux, à l'exception (peut-être) du gouvernement britannique. D'une part les malentendus et la méfiance étaient au plus haut point : chaque groupe attribuait à l'autre des projets d'agression et agissait en conséquence ; chacun se jugeait en état de légitime défense et travaillait hâtivement à compléter son outillage de guerre. D'autre part, chaque groupe avait tendance à se croire le plus fort, par suite chacun acceptait le risque de guerre, chacun était décidé à ne pas reculer d'un pas devant l'autre. De ces gouvernements, (...) le plus impatient d'agir, parce qu'il se jugeait au bord de l'abîme (ne se disant pas qu'il l'avait creusé de ses propres mains) était le gouvernement autrichien ; celui qu'assaillaient les tentations les plus troubles, que servaient les agents les moins scrupuleux, le plus convoiteux mais le plus vacillant, était le gouvernement russe ; le plus anxieux de l'avenir, mais le plus confiant en sa force présente, le plus enclin à user de la force par tradition bismarckienne et sollicitations innombrables, était le gouvernement allemand ; le mieux préparé et le mieux servi (diplomatiquement), moralement aussi le plus prêt, le plus

en garde, le plus résolu, était le gouvernement français, étant le seul que guidât une main ferme.


Jules Isaac, Un débat historique. Le problème des origines de la guerre, Rieder, 1933.


Fritz Fischer et la thèse d'une Allemagne impérialiste

"Il est incontestable que dans ce heurt d'intérêts politiques et militaires, de ressentiments et d'idées qui atteignent leur maximum pendant la crise de juillet 1914, tous les gouvernements des pays européens engagés n'aient eu leur part de responsabilités au déclenchement de la guerre mondiale. (...)
Une fois de plus, il faut souligner que sous l'effet des tensions internationales de l'année 1914, provoquées partiellement par la politique d'expansion de l'Allemagne qui avait entraîné déjà trois crises graves en 1905-1906, 1908-1909 et 1911-1912, chaque guerre localisée en Europe à laquelle se trouverait mêlée une grand puissance devait presque inévitablement provoquer une conflagration générale. L'Allemagne, confiante dans sa supériorité militaire, ayant voulu, souhaité et appuyé la guerre austro-serbe, prit sciemment le risque d'un conflit militaire avec la France et la Russie. Le gouvernement portait ainsi la part décisive de la responsabilité historique de la guerre mondiale. La tentative de l'Allemagne d'arrêter en dernière minute cette fatalité ne diminue pas sa part de responsabilités. Ce n'est d'ailleurs que la menace d'une intervention anglaise qui donna lieu aux démarches allemandes à Vienne : ces démarches furent tentées, sans grande conviction, trop tard et aussitôt annulées.
Les politiciens allemands et avec eux la propagande allemande pendant la guerre ainsi que l'historiographie allemande d'après-guerre ( surtout après Versailles - soutinrent la thèse selon laquelle l'Allemagne fut contrainte de faire la guerre, ou au moins que la part de responsabilité allemande ne fut pas plus grande que celle des autres. (...)
On ne peut considérer isolément la politique allemande de juillet 1914. Elle n'apparaît sous son vrai jour que lorsqu'on la regarde comme un lien entre la politique d'expansion de l'Allemagne depuis les années 1890 et la politique des buts de guerre depuis août 1914."

Fritz Fischer, Les buts de guerre de l'Allemagne impériale, 1914-1918, éditions de Trévise, 1961, traduction française en 1970.
L'impact de la "controverse Fischer" en Allemagne

La formule disant d'un livre qu'il a "l'effet d'une bombe" est particulièrement adapté à celui de l'historien allemand Fritz Fischer. En 1961 ce professeur à l'Université de Hambourg publie en Allemagne Les Buts de guerre de l'Allemagne impériale, 1914-1918. Selon l'historien il y a continuité entre la politique allemande de la fin du XIXe siècle et les buts de guerre en 1914-1918 : affaiblir la France, mettre à distance la Russie, dominer économiquement l'Europe centrale...
A contre-courant de tout l'effort allemand de l'entre-deux-guerres pour rééquilibrer les responsabilités, Fischer fait donc de son pays le grand coupable de l'hécatombe. (...)
Les thèses de Fischer se sont imposées à de nombreux historiens avant d'être infléchies par de nouvelles recherches, soulignant par exemple les différentes positions parmi les dirigeants allemands. Reste que Fischer s'appuie essentiellement sur les sources allemandes et on lui oppose que les responsabilités des autres pays se trouvent dans leurs propres documents.

Nicolas Offenstadt, "1961 : la controverse Fischer secoue l'Allemagne", supplément du Monde, 14-18. Le Journal du Centenaire, n° 2, 10 mars 2014.