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De nouvelles perspectives...

Le Point : Dans ce mois de juillet fatal, il y a des événements plus importants que d'autres, une hiérarchie à établir.
C. Clark : Que voulaient les Allemands? Dissuader les Russes, alliés de la Serbie, d'intervenir. Les sources le confirment, en particulier des journaux tenus par deux adjudants du Kaiser, les Allemands savaient que la Russie s'armait et se modernisait à grande vitesse. (...) Le raisonnement allemand est simple : si les Russes décident d'agir dès juillet 1914, c'est qu'ils veulent vraiment la guerre. Si on la fait pus tard, ce sera trop tard, alors faisons-la tout de suite. C'est le concept de guerre préventive.

Le Point : Mais, dans une série d'enchaînements, premier élément déclencheur - ce blanc-seing des Allemands le 6 juillet - est tout de même essentiel.
C. Clark : Vous voulez rembobiner la bande ? Alors remontons à 1911, lorsque le Français Poincaré explique à l'ambassadeur russe qu'il souhaite inclure les Balkans dans l'entente franco-russe. Si vous, Russes, choisissez de faire la guerre à cause des Balkans, nous Français, vous soutiendrons. Par ailleurs les Russes ont depuis des années voulu la guerre dans les Balkans, zone qu'ils convoitent et où l'instabilité les sert.

Le Point : Dons vous transférez la responsabilité sur les Russes ?
C. Clarke : Pointer du doigt ne m'intéresse pas. (...) Mais un fait demeure : ce sont les Russes qui mobilisent les premiers, rassurés par les Français Poincaré et Viviani, qui viennent leur rendre visite à Moscou. "Il faut tenir le coup, être ferme, les Allemands ne comprennent pas d'autre langage", ce sont les derniers mots de Poincaré au tsar.

Interview de Christopher Clark au magazine Le Point, 11 novembre 2018.
La vision des manuels français et allemands

Après 1919, les conditions du traité de Versailles, surtout l'article 231, confirmaient pour les auteurs allemands leur analyse. Pour eux, il s'agissait de réfuter le fondement du traité en prouvant innocence de l'Allemagne et la volonté préméditée de l'Entente de déclencher une guerre contre l'Allemagne pour l'anéantir.
Les manuels français eux réussissaient peu à peu à surmonter la haine face à l'ancien ennemi : Jules Isaac en était le précurseur. Par la confrontation des informations publiées en 1914 avec les résultats de ses recherches, il avait saisi l'écart entre les propos des gouvernements en 1914 et la vérité historique. (...)
C'est seulement après 1945 que Français et Allemands (dans un contexte de guerre froide et de construction européenne) ont entrepris ce travail de recherche de la vérité historique ensemble : des professeurs français et allemands, pendant des rencontres régulières, ont confronté leurs interprétations sur leur histoire commune si bien qu'aujourd'hui les différences sur les événements et leurs interprétations ont largement disparu, au point qu'un manuel commun, le manuel franco-allemand d'histoire, a été publié à partir de 2006.

Rainer Bendick, "Les origines de la Première Guerre mondiale. Une comparaison des manuels français et allemands", communication à l'Université d'été du Musée de la Grande Guerre à Meaux, 30 août 2013.
Les échos de la thèse de Fritz Fischer aujourd'hui

A partir des années 1990, le travail de révision des thèses de Fischer est déjà largement entamé (notamment par des commissions d'historiens franco-allemandes), mais c'est la publication de l'ouvrage de Christopher Clarke Les Somnambules en 2012 qui relance la controverse. (...) L'historien australien, qui se fonde sur une très bonne connaissance des archives diplomatiques en plusieurs langues, tend à minorer le rôle de l'Allemagne dans le déclenchement de la guerre.
Annika Mombauer, dans son livre publié en octobre 2014 sur la crise de juillet 1914 (Die Julikrise. Europas Weg in den Ersten Weltkrieg) contredit l'historien australien : " Les documents sur lesquels nous pouvons nous fonder montrent clairement que ces deux grandes puissances (Allemagne et Autriche-Hongrie) s'étaient attendues à une guerre, avant que les gouvernements des autres grandes puissances n'aient du tout pris conscience qu'ils se trouvaient à l'orée d'un conflit européen". Quant à l'historien allemand Gerd Krumreich, dans son livre publié en novembre 2013 Le Feu aux poudres, il insiste sur la responsabilité particulière de l'Allemagne.
On le voit , la question du déclenchement de la Première Guerre mondiale est un point de débat historique extrêmement complexe, qui nécessite une parfaite maîtrise des archives diplomatiques de plusieurs pays. Mais cette question est également une surface où se projettent des enjeux cruciaux pour la mémoire nationale allemande. (...) Une bonne partie des historiens considère ainsi a minima que l'Allemagne avait bien une responsabilité spécifique dans le déclenchement de la guerre car les milieux militaires, qui poussèrent vers le conflit, n'étaient pas suffisamment contrôlés par le pouvoir civil, à la différence de la situation dans d'autres pays européens.

Nicolas Patin, "Les causes de la Première Guerre mondiale", Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe, janvier 2023.
François Mitterrand (président de la République française) et Helmut Kohl (chancelier de la RFA) lors des commémorations à Verdun le 22 septembre 1984.
 

Les relations de la société allemande à son passé


Le succès des thèses révisionnistes (1) auprès du grand public s'insère dans un changement (...), la "redécouverte de la nation", accéléré par la chute du mur de Berlin et particulièrement visible depuis une dizaine d'années. Probablement accentué par le poids économique de l'Allemagne sur la scène européenne et mondiale, ce processus s'accompagne d'une part d'une résurgence de la fierté nationale (...). D'après un sondage de l'institut Forsa mené en janvier 2014, 59% des Allemands sont convaincus de l'absence de responsable principal dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Selon Arndt Weinrich (2), le "succès des Somnambules s'inscrit (...) incontestablement dans le contexte de l'émergence d'une Allemagne décomplexée et affranchie en quelque sorte du fardeau de la culpabilité comme leitmotiv (3) de l'histoire nationale aux XIXème et XXème siècles" (...). Les débats sur la responsabilité du Reich dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale (...) ont servi d'arguments politiques en faveur d'un réajustement de la place de l'Allemagne dans le monde.


Bérénice Zunino, "Le centenaire de 1914 en Allemagne : quelle mémoire pour la Première Guerre mondiale ?", Allemagne d'aujourd'hui, n°211, 2015/1.

(1) Thèses qui entendent "réviser" l'interprétation dominante

(2) Historien allemand travaillant sur les guerres

(3) Idée qui revient sans cesse


Le débat relancé outre-Rhin?


Cent ans après le déclenchement de la guerre, une nouvelle génération vient secouer l'ancienne image de cette guerre et de ses responsables, notamment l'Australien Christopher Clark, avec le livre Les Somnambules, et le professeur de sciences politiques berlinois Herfried Münkler (...). A lire leurs travaux, tous les participants portent une part de responsabilité dans l'explosion meurtrière de ce mélange fait de politique classique, d'oppositions intérieures, de prises de décision opaques, par exemple au sein des appareils diplomatiques, que fut le déclenchement de la guerre en 1914 (...).

Y penser constamment : tel est aussi le message des historiens actuels, dont le propos (...) n'est nullement de répartir la culpabilité selon leurs penchants, leur nation ou leur idéologie. La Première Guerre mondiale peut remonter à un siècle (...), sa signification nous est tout de même beaucoup plus proche. "Depuis la fin de la guerre froide, le système de stabilité globale bipolaire a laissé place à une structure de forces beaucoup plus complexe et plus imprévisible", écrit Clark - un fait qui, selon lui, "invite littéralement à la comparaison avec la situation en Europe en 1914".


Joachim Käppner, "Les nouvelles thèses sur les causes de la Grande Guerre passionnent l'Allemagne", Le Monde, 15 janvier 2014.

Une mémoire de la guerre qui rassemble


Il ne s'agit plus aujourd'hui de juger et encore moins de rejuger, il s'agit de se souvenir, de comprendre, comme le préconise le rapport remis au Gouvernement par le comité d'historiens (...). Il n'est pas de reconnaissance plus forte que celle de la connaissance. Et s'il y a un principe que je retiens, c'est que la mémoire ne divise pas, jamais, elle rassemble. Elle rassemble toute la nation, au-delà même de son armée. Car les combattants de la Grande Guerre n'étaient pas tous des soldats. "L'arrière", dont on a dit beaucoup de choses après ou pendant, n'était pas à l'abri. C'est le pays dans son entier qui souffrait, luttait, tenait, malgré les privations et les destructions. C'est le peuple sans armes qui, en assurant le fonctionnement de l'économie, a permis la victoire. Et dans ce peuple, les femmes, par leur labeur, leur engagement, leur vaillance apportèrent une contribution essentielle à la conduite de la guerre (...). Commémorer la Première Guerre mondiale, c'est également prononcer un message de paix. Les victimes n'ont plus d'uniformes. Elles reposent, à égalité de respect. Le Centenaire n'a pas vocation à exhumer les combats d'hier, mais à réunir tous les belligérants. Réconcilier, c'est fait. Les rassembler dans la même évocation et nous rapprocher encore davantage de nos amis allemands.


Discours prononcé par François Hollande, président de la

République française, le 7 novembre 2013 pour le lancement des commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale